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Business/Le groupe Bolloré tire un trait sur l’Afrique

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Le groupe de Vincent Bolloré a annoncé le 20 décembre être entré en négociations exclusives avec MSC, son ennemi irréductible jusqu’alors, en vue de lui céder toutes ses activités de transport et de logistique en Afrique. Avec cette cession, une page se tourne pour le groupe mais aussi pour toute la Françafrique.

Même si Vincent Bolloré est un habitué des revirements spectaculaires, celui qu’il a annoncé le 20 décembre a pris de court bon nombre de personnes à l’intérieur et à l’extérieur du groupe : Bolloré s’apprête à tirer un trait sur une histoire vieille de près de quarante ans en Afrique, là où ont commencé les débuts de sa fortune. Dans un communiqué , le groupe a annoncé être « en négociations exclusives » avec son rival MSC en vue de lui céder pour 5, 7 milliards d’euros sa filiale Bolloré Logistics Africa, qui regroupe toutes les activités de transport et de logistique (concessions portuaires, entrepôts, outillages, concessions ferroviaires, transport routier) en Afrique. L’opération devrait être conclue d’ici au 31 mars 2022.

Depuis plusieurs mois, la rumeur revenait, insistante : Vincent Bolloré serait en train de réexaminer ses activités en Afrique. Il serait même prêt à en vendre tout ou partie. En octobre, la rumeur est confirmée par un article du Monde qui annonce que le groupe est « prêt à vendre ses activités logistiques en Afrique ». La banque Morgan Stanley a été missionnée pour trouver d’éventuels repreneurs. Plusieurs groupes concurrents, rapportait l’article, ont déjà manifesté leur intérêt : le Danois Mærsk, numéro un mondial avec lequel le groupe Bolloré partage plusieurs concessions en Afrique ; le français CMA-CGM, numéro quatre mondial ; le Chinois Cosco Shipping, qui a pris le contrôle du port du Pirée en Grèce et ne cesse de tisser sa toile dans le monde ; le Singapourien PSA International, deuxième opérateur portuaire mondial.

Tous sont présentés comme très intéressés par la reprise des activités logistiques de Bolloré, qui en récupérant les vestiges de l’empire français et de la Françafrique, reste le premier groupe de logistique sur le continent africain. Deux d’entre eux font alors figure de favoris : Mærsk, avec lequel Bolloré partage plusieurs concessions en Afrique et surtout l’armateur CMA-CGM, qui s’est associé avec la société émiratie Abu Dhabi Ports, qui a de grandes ambitions dans les activités portuaires en Afrique pour concurrencer son rival du Qatar, Dubai Ports World.

Le groupe de transport maritime, installé à Marseille, aurait même tenté de forcer la porte de Cyrille Bolloré, président en titre du groupe depuis 2019 et de son père Vincent, rapporte la Lettre A. Interrogé, CMA-CGM se refuse à tout commentaire sur cette opération, précisant cependant qu’il « n’a pas été candidat » à la reprise des activités africaines de Bolloré, sans en donner les raisons. Il rappelle qu’il poursuit son développement stratégique initié en 2019 vers la logistique. Il vient de racheter le logisticien américain Ingram Micro CLS, après avoir repris quelques semaines plus tôt un terminal de conteneurs dans le port de Los Angeles.

Qu’en est-il des autres candidats ? Un seul en tout cas a retenu l’attention du groupe Bolloré : MSC. C’était le candidat le plus improbable – même pas mentionné dans la liste des éventuels repreneurs – tant les relations entre les deux groupes sont exécrables depuis plusieurs années. À plusieurs reprises, Vincent Bolloré a accusé la présidence Macron de lui avoir retiré le soutien des pouvoirs publics français et de lui préférer MSC, si proche du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler.

Pourtant, c’est avec l’armateur italo-suisse que le groupe a finalement décidé d’entrer en négociations exclusives, avec la bénédiction totale des pouvoirs publics français. Le groupe de la famille Aponte lui a-t-il fait « une offre qu’il ne pouvait pas refuser » ? Selon un proche du dossier, Bolloré ne s’attendait pas à recevoir une proposition de rachat aussi élevée. Il espérait obtenir un prix de vente autour de 2-3 milliards d’euros, l’armateur italo-suisse lui en offre le double.

Ou y a-t-il comme souvent chez Vincent Bolloré d’autres enjeux cachés et d’autres calculs ? Avec ce choix, en tout cas, une page se tourne pour le groupe mais aussi pour la Françafrique où Bolloré a exercé une influence très importante ces dernières décennies. Ce réseau semble voué désormais à être partagé avec l’Italie, sous la haute influence de la Macronie.

Une remise en ordre du groupe en prévision de sa succession

Lorsque Vincent Bolloré avait lancé la nouvelle, il y a plus d’une vingtaine d’années, tout le monde avait pris cela pour une galéjade. « Je me retirerai du groupe le 17 février 2022 [date du bicentenaire de la création du groupe familial, ndlr] », avait-il assuré. Depuis, l’homme d’affaires paraît mettre un point d’honneur à se tenir à ce calendrier, même si personne dans le groupe ou à l’extérieur ne croit vraiment à son effacement.

Au fur et à mesure que la date s’approche, il a même semblé pris d’une véritable fièvre de réorganisation, de rachats, de ventes. Lui qui s’était toujours arrangé avec des organigrammes compliqués, les structures alambiquées, les écheveaux opaques paraît désormais épris d’ordre, de netteté. Comme s’il voulait transformer son groupe en un jardin à la Française, recentré sur les médias et la communication avant de le transmettre à ses deux fils, Cyrille, président du groupe et Yannick, PDG d’Havas et président du conseil de surveillance de Vivendi.

Même si Vincent Bolloré a toujours jonglé avec les actifs, acheté et vendu au gré des occasions, les milliards volent ces derniers temps dans les opérations de recentrage et développement. En septembre, Vivendi – dont le groupe Bolloré à force d’apports (Direct 8 et Direct Star, devenu CNews, Havas) est devenu le premier actionnaire avec 27 % du capital – a coté en bourse sa filiale américaine, Universal Music. Estimée à 30 milliards d’euros, l’entité affiche désormais une capitalisation boursière de plus de 44,5 milliards d’euros. L’opération a donné naturellement lieu à un dividende exceptionnel payé sous forme de titres. Le groupe Bolloré se retrouve ainsi actionnaire à hauteur de 18 % d’Universal Music, tandis que Vivendi contrôle encore 10 % de son ancienne filiale. Cela représente quelque 10 milliards d’euros pour le groupe en réserve.

Dans le même temps, Vivendi a racheté en mai Prisma presse (Télé-Loisirs, Gala, Capital, Voici, Femme actuelle…), le premier groupe de magazines en France, et a pris une participation dans le groupe espagnol Prisa (El País, Cadena Ser, Caracol Radio en Colombie…).

Il a surtout confirmé son OPA sur le groupe Lagardère prévue en février 2022. Après avoir racheté la participation du fonds Amber pour 650 millions d’euros, il possède déjà plus de 45 % du groupe. Sans attendre l’avis des autorités de la concurrence européenne, Vincent Bolloré a déjà commencé à mettre en coupe réglée Europe 1, Le JDD, et Paris Match. L’ex-groupe Lagardère est appelé à fusionner avec Vivendi, avec des cessions plus ou moins importantes , selon les décisions des autorités de la concurrence sur l’édition (Hachette), les accords passés avec Bernard Arnault sur certains titres, et l’intérêt des uns et des autres pour la branche distribution (Relay).

Si le mouvement de recentrage se poursuit, Bolloré à terme devrait passer le seul maître de Vivendi.

Mais reste tout le groupe Bolloré, les activités industrielles, celle de distribution d’énergie, de fabrication de batteries censée aboutir en 2026 et les activités logistiques et de transport en Afrique et ailleurs. L’intérêt pour ces activités s’étiole dans le groupe : il faut investir beaucoup de capitaux pour y rester et se développer dans cet univers industriel en pleine mutation.

Même si le groupe maintient son intérêt pour les batteries, où il a investi depuis des années, il sait que s’il réussit à mettre au point un modèle performant, il lui faudra passer des alliances avec un constructeur automobile ou autre. Car il n’a pas la force de frappe financière ni l’aval industriel pour y parvenir seul.

Officiellement, c’est Cyrille Bolloré qui désormais prend toutes les décisions, arbitre la stratégie. Pourtant, l’ombre de Vincent plane souvent. Et cela semble avoir été particulièrement le cas sur la cession des activités africaines, devenues une source de menaces après avoir été la principale source de richesses du groupe.

L’Afrique, une menace judiciaire

« Bolloré n’aime plus l’Afrique. » En ce début d’automne 2021, Jacques Dupuydauby dresse un constat clinique. L’ancien président de l’entreprise espagnole Progosa, devenu ennemi juré de Vincent Bolloré après avoir été son associé, suit avec attention les mouvements de l’homme d’affaires. Il a noté que ce dernier ne se déplace plus jamais sur le continent africain.

Les salariés du groupe ont relevé, comme lui, la désertion de leur président en Afrique et s’en inquiètent. Comment expliquer ces absences prolongées alors que Vincent Bolloré ne manquait jamais auparavant de s’y déplacer une ou deux fois par an ? Il raffolait même de ces voyages : il y était reçu avec les honneurs dignes d’un chef d’État, avec tapis rouge et entretien avec les plus hauts dignitaires des régimes en place.
Car en le recevant, nombre de présidents africains avaient l’impression de recevoir un responsable qui avait l’oreille du président de la République, l’ancienne puissance coloniale. Vincent Bolloré était au courant de tout, leurs grands et petits secrets, plus averti même que certains de l’état des finances du pays et des mouvements de rébellion : le contrôle des ports – souvent la seule porte des pays africains vers l’extérieur –, des transports routiers et parfois des trains lui permettait d’avoir une vision précise des échanges commerciaux, des trafics en tout genre, de tout ce qui transitait dans les pays par ses sociétés.

Une position qu’il a construite méthodiquement. Alors que tous les groupes français avaient délaissé l’Afrique à partir du milieu des années 1970, lui avait commencé à rassembler bout par bout tous les anciens vestiges des fortunes coloniales passées, à partir des années 1980, en se disant qu’il y avait moyen de faire fortune sur des territoires délaissés, sans concurrence.

Cela avait commencé par la reprise de Scac (une société de distribution anciennement liée à la famille Rothschild) en 1986, puis l’OPA sur l’armateur rochelais Delmas-Vieljeux, qui avait failli le mettre à terre en 1992, puis la prise de contrôle en 1996 du groupe Rivaud, ayant bâti sa fortune sur le modèle colonial des plantations. L’addition de ces entités a constitué la base de la fortune du groupe, des milliards ont transité de l’Afrique vers les entités (lire nos enquêtes)

De proche en proche, le groupe a pris le contrôle des principales infrastructures de toute l’Afrique francophone, avec quelques incursions dans l’Afrique anglophone. Il est devenu incontournable, y compris pour l’État français : c’est le groupe Bolloré qui a assuré pendant des années le transport civil de troupes et d’équipements militaires français en Afrique. Une manne.

Intermédiaires entre les dignitaires africains et le pouvoir en France, son rôle s’est encore renforcé avec la disparition de Charles Pasqua et de Jacques Foccart, les concepteurs de la Françafrique dans les années 1960. Pour Nicolas Sarkozy et pour bien d’autres dans l’entourage du responsable de droite, à l’instar de Patrick Balkany, ou Brice Hortefeux, il a été la principale voire l’unique clé d’entrée du continent africain : il connaissait les hommes, les réseaux, les circuits financiers.

Aimant le pouvoir, Vincent Bolloré goûtait plus que tout cette position. Puis, il y a eu les affaires judiciaires. Dans le cadre d’une procédure pour corruption engagée notamment par Jacques Dupuydauby à la suite de l’attribution plus contestable de concessions portuaires à Lomé (Togo) et en à Conakry (Guinée), Vincent Bolloré s’est retrouvé deux jours en garde à vue en avril 2018.

« Faut-il abandonner l’Afrique ? », écrivait-il dans une tribune au JDD au lendemain de sa sortie. Il venait d’être mis en examen pour « corruption d’agent étranger », « complicité d’abus de confiance », « faux et usage de faux ». C’est à cette date que, pour protéger le groupe, Vincent Bolloré décida d’abandonner tous ses mandats exécutifs pour les confier à ses deux fils.

Ce qui n’était à l’époque qu’une interrogation est devenue une certitude après le refus par la justice d’accepter le plaider-coupable négocié par l’avocat de Vincent Bolloré avec le Parquet national financier. Ce 26 février 2021, la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez, a refusé d’entériner le plaider-coupable de Vincent Bolloré et de deux autres responsables du groupe, assorti d’une amende de 375 000 euros, estimant « que la peine […] était inadaptée au regard des circonstances de l’infraction », au regard des accusations et de la personnalité de Vincent Bolloré et de son groupe « qui représente la France à l’étranger  ».
Il y aura donc un procès public. Un procès dans lequel Vincent Bolloré a déjà reconnu dans le cadre du plaider-coupable qu’il avait corrompu un pouvoir étranger. Si le tribunal reconnaît la culpabilité de Vincent Bolloré et de son groupe, celui-ci peut être exclu de tous les appels d’offres pour les marchés publics en Afrique.

« À partir de ce moment, Vincent Bolloré, qui avait eu, peu de temps auparavant, de lourds problèmes cardiaques, a pris peur », dit Alain Minc, proche conseiller de Vincent Bolloré jusqu’en 2015. D’autant plus que ses fils, Yannick surtout semble-t-il, n’ont pas « la même carapace que leur père », selon l’expression d’un proche et finissent par s’inquiéter.

La multiplication des dénonciations des pratiques du groupe Bolloré en Afrique par de nombreuses ONG, l’addition des procédures bâillons contre les journalistesqui s’en font le relais finissent par entacher la réputation du groupe et lui porter ombrage, y compris auprès des chefs d’État amis : tous ont compris que le groupe Bolloré était devenu une cible et qu’il devenait risqué d’associer leur nom avec le sien.

« L’Afrique est devenue dangereuse pour le groupe », reconnaissait ces derniers temps un proche de Vincent Bolloré. « En cédant ses activités africaines, Vincent Bolloré peut espérer une certaine clémence de la justice et préserver son groupe lors du procès. De toute façon, celui-ci n’aura pas la même portée : plus personne ne se préoccupera de la corruption du groupe Bolloré en Afrique puisqu’il n’est plus en Afrique », constate de son côté Jacques Dupuydauby.

Une autre Afrique qui conteste l’influence française

Alors que les pouvoirs africains s’étaient inquiétés, à la suite de la parution de l’article du Monde, du départ de Vincent Bolloré, celui-ci a tenté de les rassurer. Dans son communiqué, il indique que le groupe entend conserver une présence sur le continent notamment « à travers Canal+ » diffusé en Afrique francophone et avec Multichoice, télévision payante en Afrique anglophone. Il met en avant les projets du groupe dans les télécommunications, les médias.

Le propos n’a trompé personne. Pour Bolloré, l’Afrique c’est fini.

Car au-delà des problèmes judiciaires, une autre dimension a joué manifestement dans la décision de Vincent Bolloré : l’Afrique change, l’Afrique a changé. Longtemps délaissé, le continent attire désormais de nombreux intérêts financiers et géopolitiques.

Le gouvernement chinois en a fait une terre de conquête, à la fois dans le cadre de la route de la soie pour se créer une nouvelle zone d’influence mais aussi et surtout pour mettre la main sur les richesses minières et naturelles du continent. De nombreux groupes chinois se sont lancés dans les exploitations minières de cobalt, de cuivre, des terres rares, d’autres exploitent le bois et des terres agricoles et souvent même s’accaparent de zones entières. Mais qui dit minerai, bois, blé, dit aussi moyens pour les transporter et les acheminer en dehors du pays.

Les infrastructures de transport et plus particulièrement portuaires sont devenues la clé pour le pouvoir chinois. Le groupe Cosco Shipping et le Singapourien PSA ne cessent d’y développer de nouvelles concessions. Comme souvent, le gouvernement chinois offre même de réaliser à crédit de nouvelles installations portuaires et de transport aux gouvernements. Parfois, le groupe Bolloré s’est associé à eux, comme pour le port de Kribi au Cameroun.

Mais il y a aussi Dubaï Ports World, qui a raflé la concession du port de Dakar au groupe Bolloré, et Abu Dhabi Ports qui rêve de marcher sur les traces de son concurrent . Tous sont prêts à investir des milliards dans la création et le développement des activités portuaires de logistiques en Afrique, afin d’y étendre leur influence par le biais d’activités rentables.

« Aujourd’hui, l’unité de compte pour ces investissements est le milliard », relève un connaisseur du dossier. Car les gouvernements du continent ont pris la mesure de l’importance de ces infrastructures et souhaitent de plus en plus les moderniser, les développer, au fur et à mesure que le continent s’intègre dans l’économie mondiale. Le groupe Bolloré, qui a souvent promis des investissements mirifiques pour n’en réaliser finalement qu’une infime partie, n’a pas les moyens de soutenir une telle course aux investissements. D’autant qu’il a le sentiment depuis le début de la présidence de Macron d’avoir été lâché par les autorités françaises. Un changement de monde.

« Entre Emmanuel Macron et Vincent Bolloré, le courant n’est jamais passé. La méfiance a commencé dès qu’Emmanuel Macron a été nommé ministre de l’économie, elle s’est amplifiée depuis qu’il est à l’Élysée. Ce sont deux personnes qui, par des approches différentes, comptent beaucoup sur leur charme, leur capacité de séduction. Mais cela n’a pas fonctionné entre eux », constate Alain Minc.

Mais il y a aussi et surtout des intérêts divergents. Depuis trois ans, Vincent Bolloré s’est fait de moins en moins discret pour dénoncer l’attitude de l’Élysée à son égard. À plusieurs reprises, il a accusé le gouvernement et tous ses relais diplomatiques et financiers de jouer contre son groupe, au profit de MSC en particulier, notamment à Lomé (Togo) et à Douala (Cameroun). Il a reproché au personnel diplomatique et à l’Agence française de développement (AFD) d’être devenus les soutiens explicites de l’armateur italo-suisse, avec lequel Alexis Kohler a des liens familiaux.

L’homme d’affaires breton n’étant pas du genre à se laisser faire, il a répliqué avec tous les moyens : menaces, coups tordus, espionnage, procès. Sans toujours réussir à s’imposer : beaucoup de dirigeants africains ont compris qu’il n’avait plus l’oreille de l’Élysée, la seule qui compte. Même son ami Jean-Yves Le Drian, un des membres « de la mafia bretonne » selon l’expression d’Emmanuel Macron, n’est pas parvenu, en dépit de son titre de ministre des affaires étrangères, à compenser cette disgrâce.

Vincent Bolloré n’a pas toujours tort. Alors que le gouvernement français s’est tenu ces dernières années à distance du groupe Bolloré, tous ont noté le soutien explicite apporté il y a encore quelques mois au fonds Meridiam (le repreneur du groupe Suez) pour obtenir la concession du port de Nouakchott (Mauritanie). « L’AFD est devenu le bras séculier de MSC et Meridiam en Afrique », assure Jacques Dupuybauby. L’AfD et sa filiale Proparco se retrouvent aujourd’hui associés dans nombre de projets avec les deux groupes.

Même s’il s’est fait recaler son projet de réforme de l’AFD, qui prévoyait de regrouper à la fois les moyens diplomatiques du Quai d’Orsay et les moyens financiers de Bercy pour créer un fonds puissant sous l’égide de la Caisse des Dépôts, Rémi Rioux, qui préside l’AFD depuis 2017, poursuit son projet par des chemins de traverse.

Il sait avoir tout le soutien de l’Élysée dans cette affaire : ami d’Alexis Kohler depuis son passage à l’Agence des participations de l’État, c’est lui qui en tant que directeur de cabinet de Pierre Moscovici, alors ministre des finances, a signé la lettre pour recommander au conseil de déontologie de la fonction publique d’accepter le départ d’Alexis Kohler chez MSC en 2014, alors qu’il n’ignorait rien des liens familiaux de ce dernier avec l’armateur italo-suisse.

Mais la situation aujourd’hui a changé. Même si Vincent Bolloré revenait bien, le pouvoir français est partout contesté en Afrique, alors qu’une nouvelle génération de dirigeants, soucieux de se débarrasser de l’ère coloniale, monte au pouvoir… L’éviction d’Alfa Condé en Guinée à la suite d’un coup d’État menée par une junte militaire dirigée par Mamadi Doumbouya, qui récuse ouvertement l’influence française, la débâcle de l’armée française en Centrafrique et au Mali illustre cette fin d’influence, tandis que des sicaires russes tentent de s’y substituer.

Même le groupe Bolloré voit cette fin, ses salariés ne sont plus intouchables comme auparavant. Plusieurs d’entre eux et de MSC ont été arrêtés au Bénin, à la suite d’une saisie de drogue dans le port de Cotonou.

Yalta avec Macron ?

La vente des activités africaines du groupe à MSC est-elle le signe d’un Yalta entre Emmanuel Macron et Vincent Bolloré ? « Je n’ai aucune information précise sur le sujet à ce stade. Vue de loin, j’aurais tendance à penser que Bolloré achète la paix pour son groupe et ses héritiers », dit Jacques Dupydauby.

Des proches de Vincent Bolloré insistent sur le fait que les relations entre Cyrille Bolloré et le pouvoir sont désormais tout à fait apaisées. Avec Vincent, cela semble une autre histoire. « Je ne pense pas qu’il va demander à CNews ou Europe 1 de changer de ligne. Ce sont ses convictions et il entend les défendre pendant la présidentielle », dit l’un d’entre eux, même s’il concède que les déclarations et le parcours d’Éric Zemmour ont déçu l’homme d’affaires ces dernières semaines.

Le rachat des activités africaines du groupe Bolloré va en tout cas offrir un sérieux avantage à MSC. Alors que l’armateur est en passe de devenir le premier transporteur maritime mondial devant Mærk, cette acquisition lui permet d’étendre son emprise sur tout le continent africain.

Une affaire en or dont nul ne voit comment elle pourrait capoter. Même si personne ne sait vraiment comment il va la financer : le groupe n’est pas coté. Il a réussi à se hisser au sommet du transport maritime en à peine trois décennies en passant par toutes les bourrasques du secteur sans soutien extérieurofficiellement. Son actionnariat et son organisation sont toujours aussi opaques : MSC dit être contrôlé à hauteur de 60 % par la famille Aponte. On ignore qui détient les 40 % restants.
Plus que le soutien apporté à la famille Aponte, Emmanuel Macron pourrait surtout être tenté de promouvoir cette opération, en la présentant comme un jalon supplémentaire à la nouvelle diplomatie qu’il aimerait initier : une diplomatie européenne où les héritages passés sont mis en partage.

Alors que la France perd son influence sur son ancien empire africain, qu’elle n’a plus les moyens d’être le gendarme sur le continent, elle propose d’assurer une présence européenne en Afrique par ce type d’opération. Le soutien à MSC, qui contrôle quasiment tous les ports italiens, s’inscrit dans cette tentative de rapprochement avec Rome relancée ces derniers mois.

Après avoir snobé le gouvernement italien pendant des années, le président de la République s’est aperçu, surtout depuis l’arrivée de Mario Draghi à la tête de l’exécutif, qu’il y avait quelques intérêts à sortir du tête-à-tête du couple franco-allemand en Europe, et d’élargir ses alliances surtout avec l’Italie avec laquelle il y a de nombreux sujets en commun, y compris en Afrique.

Vincent Bolloré pourrait même profiter de ce réchauffement, en contrepartie de l’abandon de ses activités africaines. Bien que premier actionnaire de Telecom Italia depuis des années, il se trouve bloqué par les représentants italiens et le gouvernement qui se sont ligués contre lui, à la suite de l’affront qu’il a fait à Berlusconi. Ces dernières semaines, de premiers signes de réconciliation sont venus, quand tous se sont retrouvés pour s’opposer à l’offre de rachat présentée par le fonds américain KKR. Si la détente se confirme, Vincent Bolloré pourrait espérer soit consolider son pouvoir chez Telecom Italia, soit vendre sa participation au plus haut.

22 décembre 2021 I Mediapart I Par Martine Orange